«La menace du politiquement correct pèse sur l’université» – Entretien avec Frédéric Rouvillois

Le commissaire Lohmann mène l'enquête dans le monde feutré des agrégés des facultés de droit. Un club sélect où l'on n'entre pas sans peine, pour n'en jamais plus ressortir, sauf les deux pieds devant. - Entretien sans langue de bois avec le Professeur Frédéric Rouvillois qui signe avec Un mauvais maître (La Nouvelle Librairie) son premier polar dans lequel il croque efficacement les travers d'un milieu qu'il connait bien : l'Université.

Alcyde Le Poder : Le recours à la fiction permet une plus grande liberté dans l’écriture, est-ce la raison pour laquelle vous avez décidé de vous essayer au genre du roman policier pour parler de l’université ?

Frédéric Rouvillois : Oui bien entendu. Avec un roman, tout le monde l’a compris depuis toujours et notamment Voltaire, on peut dire de nombreuses choses que l’on ne pourrait pas énoncer dans la vie et qui d’ailleurs ne présenteraient pas forcément d’intérêt. Imaginer un personnage qui a plus ou moins les traits d’une personne réelle et s’amuser à le faire vivre dans son milieu, ou dans quelque chose qui s’y apparente, avec des personnages qui ressemblent aux personnes qu’il pourrait croiser et lui faire faire des choses dont on imagine qu’il pourrait les faire, là c’est absolument jouissif et cela permet d’avoir un regard lucide sur un milieu particulier.


«L’université est en effet un milieu où coexistent (notamment) des gens véritablement admirables et des crapules stupéfiantes.»

Dans ce roman, je pense que cela permettra de faire comprendre clairement beaucoup de choses qui ne sont jamais dites mais qui intriguent beaucoup, notamment dans le milieu des étudiants qui préparent des thèses, et qui ignorent à quelle sauce on va les dévorer. En effet, on a l’impression qu’il s’agit d’un monde à part, caché par une sorte de rideau sacré comme le rideau du Temple de Jérusalem. Dans ce roman, ce qui m’est apparu amusant, ça a été, sinon de déchirer le rideau en question - parce qu’il est tout de même sacré-, au moins de le tirer un peu pour voir ce qu’il y a derrière et comprendre que la réalité est assez complexe. L’université est en effet un milieu où coexistent (notamment) des gens véritablement admirables et des crapules stupéfiantes.

Bref, ce tout petit monde est une reproduction microcosmique du monde normal dans lequel, à côté des gens ordinaires, il y a des saints et des salauds, avec la particularité qu’ici les salauds sont souvent des salauds de haut-vol…

Alcyde Le Poder : On sent en filigrane de votre roman une critique du milieu universitaire, ce tout petit monde des professeurs de droit, avec son entrisme, sa déconnexion du réel mais surtout sa cruauté. Quel regard portez-vous sur l’état de l’université ?

Frédéric Rouvillois : Ce que je décris en 2020 aurait pu être décrit en 1950, 1900 ou en 1700, plutôt qu’« Un mauvais maître » on aurait écrit « Un grand seigneur méchant homme » ou « Un salaud philosophe ». C’est un type de milieu particulier, peu importe les époques, dans lequel on peut trouver des gens très bien comme des individus épouvantables et excessivement intelligents, qui prendront leur plaisir à faire du mal autour d’eux, parfois gratuitement, d’autre fois pour éliminer ceux qui pourraient leur faire de l’ombre : vous vous souvenez peut-être de l’excellent film de Patrice Leconte, Ridicule, et en particulier du personnage joué par Bernard Giraudeau, l’abbé de Villecourt, « Un mauvais Prêtre », qui d’ailleurs, comme celui de mon roman, ne l’emporte pas au paradis…

Dans cet ordre-là, le monde des professeurs de droit, dans son homogénéité, avec son caractère clos, composé de personnes qui se voient en permanence et ont oublié qu’il y a un monde à l’extérieur, me semble effectivement un milieu où la cruauté, la jalousie, la méchanceté dissimulée sous la plus exquise urbanité, sont souvent très fortes.


«C’est un microcosme d’anciens premiers de la classe (..) ils ont de ce fait souvent, un "ego surdimensionné"»

Au fond, c’est un microcosme d’anciens premiers de la classe : ils ont raflé toutes les premières places au cours de leur cursus, et ils ont de ce fait souvent, pas toujours, mais souvent, un « ego surdimensionné », comme on dit dans les médias. Cela créé psychologiquement quelque chose de bien particulier. Et dans certains cas, cela donne des résultats épouvantables. Mon personnage principal, François Desnard, est en quelque sorte l’incarnation, le soleil noir, le concentré imaginaire de ce que ce milieu peut produire à la fois de plus brillant et de plus pervers, bref, de pire…

Alcyde Le Poder : Vous dites à un moment de votre roman que certains professeurs « se rallièrent au politiquement correct et en furent largement récompensés (…) ». Faut-il abandonner toute forme d’esprit critique pour briller à l’université et a fortiori en société ?

Frédéric Rouvillois : De mon point de vue, le grand intérêt d’être universitaire, c’est la liberté ! C’est un peu la fable de La Fontaine, « Le chien et le loup », dans laquelle ce dernier est celui qui a accepté d’être pauvre pour être libre, tandis que le premier a accepté de renoncer à sa liberté pour avoir une pâté abondante et quotidienne, « os de poulets, os de pigeons, sans parler de maintes caresses » … Si le loup, qui a renoncé à l’argent et à un bien-être matériel élevé pour demeurer libre, renonce également à sa liberté, on peut dire qu’au final il n’a rien compris.


«Le grand intérêt d’être universitaire, c’est la liberté !»

Qu’il est le dindon de la farce, pour ne pas dire pire. D’autant que cette liberté, il l’échangera au plus contre presque rien, la vague direction d’une section ou d’un centre de recherche, les charges de doyen, de président de son université, au mieux, de recteur… L’universitaire qui, par ambition, est prêt à échanger sa liberté contre ces babioles institutionnelles et ces colifichets administratifs, n’a en réalité rien gagné, mais tout perdu…

Alcyde Le Poder : Vous savez peut-être que le Cercle Droit et Liberté a été fondé pour encourager l’esprit critique après que nous avons fait le constat qu’un certain politiquement correct se développait dans l’Université française, favorisant ainsi le développement d’une pensée unique progressiste. Partagez-vous ce constat ? Pensez-vous que les « Mauvais maîtres » y ont leur part de responsabilité ?

Frédéric Rouvillois : Le fait que cette doxa progressiste se développe et s’ancre de plus en plus dans l’université est malheureusement une évidence.

Heureusement il reste quelques facultés de droit qui, telles des villages gaulois entourés par les camps romains, parviennent à résister un peu- et je suis très fier de faire partie de l’une d’elles, même si elle vient de fusionner dans un agrégat gigantesque et un peu inquiétant rebaptisé « Université de Paris ». On a su jusqu’ici y conserver l’ADN initial de l’Université Paris Descartes. Pour rappel, c’est une faculté de droit qui est née dans les années 1970, dans un contexte très particulier, lorsque des professeurs de droit de Nanterre dégoutés de la situation de cette université pourrie par Mai 68 ont obtenu de la ministre de l’enseignement supérieur de l’époque d’être exfiltrés et de créer, dans le cadre de l’Université Paris 5, une petite faculté de droit. Autrement dit, il y avait un ADN singulier, une tendance conservatrice, méfiante à l’égard des billevesées du politiquement correct, libre et critique, que nous avons réussi assez largement à maintenir, notamment chez les publicistes.

Ce particularisme est pourtant de plus en plus rare, puisque même la célèbre Paris 2 Panthéon-Assas, qui jadis fut le temple de la résistance, a pris le tournant, il y a une trentaine d’années, des « gens de droite qui ont honte d’être de droite » faisant entrer les loups dans la bergerie, qui à leur tour ont su faire entrer d’autres proches… Et « dédroitiser » cette université à marches forcées.


«La menace du politiquement correct pèse sur l’Université, d’autant que la tendance générale l'incite à suivre l’exemple des campus américains»

Pour en revenir à votre question, il est certain que la menace du politiquement correct pèse sur l’Université, d’autant que la tendance générale l'incite à suivre l’exemple des campus américains[1]

Frédéric Rouvillois nous recevant à l'occasion de la parution de son dernier roman

Alcyde Le Poder : A l’opposé de ce « mauvais maître », vous dédicacez également votre roman aux bons maîtres et à « Jean-Luc », qui semblerait être Jean-Luc Coronel de Boissezon. Pourriez-vous nous en dire plus sur cette figure du bon maître ?

Frédéric Rouvillois : Le bon maître c’est celui qui accepte cette situation du loup par rapport au chien, celui qui assume cette liberté et qui va se consacrer aux deux fonctions de l’enseignant-chercheur. C’est le bon roi de la typologie d’Aristote, celui qui agit non pas pour lui ni pour se faire plaisir mais qui, d’une part, enseigne et se voue à apprendre à ses étudiants l’esprit critique et la rigueur et qui, d’autre part, recherche, écrit, produit, fait produire, de façon libre et désintéressée, le côté un peu Jüngerien du professeur de droit.

«Le bon maître agit non pas pour lui mais pour le bien commun.»

A l’inverse, le mauvais maître dans mon roman est quelqu’un d’extrêmement doué sur tous les plans, mais qui utilise ses dons à mauvais escient : pour lui-même, son narcissisme, son désir frénétique de domination ou encore son goût du luxe. Au fond, c’est le despote, celui qui gouverne pour son plaisir propre et non le bien commun.

Dieu merci, de bons maîtres existent mais malheureusement se brûlent parfois les ailes, comme Jean-Luc Coronel de Boissezon, qui a agi de la manière qui lui a été reprochée car il ne supportait pas de voir humilié et détruit l’idéal universitaire. Sa réaction paraissait pourtant tout à fait légitime et modérée à une situation qui devenait hors de contrôle et surréaliste. Mais parce que c’était lui, parce qu’il s’appelait comme il s’appelait, parce qu’il a un look qui ne plait pas, il a été condamné d’une manière complètement injuste par des injustes. Un blâme aurait déjà été disproportionné, mais la révocation c’est au-delà de l’imaginable. J’espère qu’en appel ou en cassation, les juges retrouveront la raison et auront la main moins invraisemblablement lourde.

Alcyde Le Poder : Autre sujet, vous dédiez plusieurs pages au concours de l’agrégation en droit au cours desquelles vous semblez dénoncer que « l’anonymat y est inconnu ». Autrement dit, le système actuel du concours favoriserait les « habiles », c’est-à-dire ceux qui connaissent le jury, et la sélection reposerait davantage sur des raisons étrangères à la qualité scientifique. Faut-il, d’après vous, réformer le concours de l’agrégation ?

Frédéric Rouvillois : Je ne dénonce pas, je constate. Dans l’agrégation de droit, toutes les épreuves sont orales, vous êtes face à un jury de sept personnes et par définition il n’y a pas d’anonymat. Dans les faits néanmoins, une sorte de convenance et de savoir-vivre compense la situation. D’ailleurs, pour avoir siégé, j’ai été frappé par l’honnêteté et l’impartialité globales des membres du jury.

Au fond, je pense que c’est un très mauvais mode de recrutement, mais le moins pire de tous, dans la mesure où il permet aussi à des gens qui ne sont pas des « habiles » et qui n’ont pas de relations de devenir professeur de droit. En d’autres termes, il y a en définitive plus de bonnes que de mauvaises surprises, et plus de révélations que d’injustices : avec un système de recrutement local, tel qu’il existe par exemple chez les littéraires ou les historiens, Jean-Luc Coronel ou Benoît Fleury n’auraient jamais été professeurs…Ni moi, du reste.

Alcyde Le Poder : Enfin, un personnage m’a intrigué, il s’agit de Dominique Verdoni. Celui-ci apparait au début et à la fin de l’ouvrage, comme pour ouvrir et clore l’intrigue. Ce personnage semble incarner « monsieur moyen » à travers lequel on décèle une forme de critique de l’homme moderne. Partagez-vous ce constat ?

Frédéric Rouvillois : Oui effectivement, je n’y avais d’ailleurs pas pensé. De fait, c’est le personnage qui est en dehors du jeu, c’est le retour du monde normal, le Français moyen dans ce qu’il a au fond de plus quelconque, un peu hâbleur, un peu dragueur, un peu victime de la mode, mais qui à la rigueur peut sembler plus rassurant que le monde clos des professeurs de droit…

Alcyde Le Poder : Nous vous remercions pour cet entretien que vous avez accepté de nous accorder et il ne nous reste plus qu’à vous souhaiter un joyeux Noël !


[1] Nous renverrons ici utilement au documentaire « Evergreen et les dérives du progressisme » : https://www.youtube.com/watch?v=u54cAvqLRpA&t=2025s

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