Lire ou relire « Le Déclin du courage » d’Alexandre Soljénitsyne

Le 8 juin 1978, Alexandre Soljénitsyne, dissident soviétique et grand écrivain, à la renommée internationale, notamment pour avoir publié, en 1973, L’Archipel du Goulag et reçu le Prix Nobel de littérature, est invité à l’Université de Harvard pour prononcer le discours de clôture de l’année universitaire. 

Alors que les Américains s’attendent à ce qu’il embrasse le “monde libre”, il développe contre toute attente dans son discours une critique virulente de l’individualisme occidental et regrette la chute spirituelle de notre civilisation ainsi que sa décadence. Il commence son discours en constatant le déclin de l’Occident qui est selon lui « peut-être ce qui frappe le plus un regard étranger dans l’Occident d’aujourd’hui. »

Il n’oublie pas de s’attaquer au régime soviétique et dénonce, à l’Est, la dictature du Parti unique basé sur le mensonge. Il revient cependant ensuite sur nos sociétés occidentales en évoquant l’effacement de toute vie intérieure qui s’y développe ainsi que l’individualisme matérialiste de la société de consommation. L’auteur critique ce règne de la quantité, cher à René Guénon, où l’homme et plus globalement l’Occident, à force de s’engager dans une course effrénée pour le confort et l’abondance, aurait fini par perdre toute force vitale et morale : « Même la biologie sait cela : il n’est pas un être vivant d’être habitué à un trop grand bien-être. Aujourd’hui, c’est dans la vie de la société occidentale que le bien-être a commencé de soulever son masque funeste. »

Les mass-media en prennent également pour leur grade car selon Soljenitsyne leur unanimisme mène à la dictature de la pensée unique. En effet, il constate qu’en Occident, une sélection pointilleuse est faite entre les idées à la mode de celles qui ne le sont pas. La presse fait ainsi fi de tout critère de vérité et n’est d’ailleurs jamais sanctionnée pour les erreurs d’information qu’elle pourrait commettre ; d’où la nécessité d’un sursaut et d’une résistance intellectuelle et morale.

L’autre point majeur de ce discours, qui intéressera particulièrement le juriste, est la description qui y est faite de nos sociétés modernes froides et dévitalisées où tout est arbitré par le droit et où il est accordé à l’homme une liberté sans borne pour l’assouvissement de ses passions.

« Les hommes à l'Ouest ont acquis une habileté considérable pour utiliser, interpréter et manipuler la loi, bien que paradoxalement les lois tendent à devenir bien trop compliquées à comprendre pour une personne moyenne sans l'aide d'un expert. Tout conflit est résolu par le recours à la lettre de la loi, qui est considérée comme le fin mot de tout. Si quelqu'un se place du point de vue légal, plus rien ne peut lui être opposé ; nul ne lui rappellera que cela pourrait n'en être pas moins illégitime. »

Soljénitsyne dénonce les deux blocs : « vous savez, sans le souffle de Dieu, sans conscience morale, l’un et l’autre des deux régimes qui se font face sont hostiles à l’homme. » Refusant de prendre partie, il montre que si à l’Est, la société soviétique est un « Etat sans lois », l’Occident déchristianisé est quant à lui menacé par un « juridisme sans âme » où le droit régit tous les aspects de nos vies, où la revendication et la défense des droits de l’individu sont poussées jusqu’à l’excès. Il nous met en garde : « face aux épreuves du siècle qui menace, jamais les béquilles juridiques ne suffiront à maintenir les gens debout ». Selon lui d’ailleurs la liberté n’est pas qu’une affaire de droits mais aussi de devoirs et de responsabilités « et le moment est venu pour l’Occident de ne plus affirmer tant les droits des gens que leurs devoirs ».  

Malgré tout, le discours de Soljénitsyne est empli d’espoir, par un ton bienveillant il affirme  qu’un sursaut moral et spirituel est toujours possible : l’homme doit se redresser et se réveiller car l’espoir est indispensable au courage. Et sans ce courage nous serons morts sous peu. Ce qui n’est pas sans nous rappeler les mots d’Ernst Jünger pour qui « le courage est le vent qui nous porte vers les rivages les plus lointains ; c’est la clef de tous les trésors, le marteau qui forge les vastes empires, le bouclier sans lequel aucune civilisation ne saurait durer ».

Michaël De Carvalho pour le Cercle Droit & Liberté

Le Déclin du courage, Les Belles Lettres

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